Ce samedi-ci devait être une veille heureuse, des moments d’énervement, de préparatifs, de repas de banquet à préparer, de violons à accorder, de voitures à parer, de chaussures à cirer; tous ces traditionnels petits gestes qui rendent un mariage mémorable, inoubliable.
Cette veille de mariage, d’une union pressée qui aurait déjoué la mort entre Guy et sa femme, n’aurait pas lieu pourtant. Cette fête heureuse, avec des gens bien vêtus, des odeurs de parfum de vieilles dames et de Cologne des grandes occasions pour les messieurs n’aurait pas lieu. Que des choses semblables à la fête, sans son esprit; les voitures propres, le rassemblement à l’église, les fleurs, les violons, la mariée, sa famille et belle-famille et tous ces gens, tellement, tellement de gens étaient venus, dont certains debout, près des murs, pour pouvoir y assister.
Mais on n’y célèbrerait pas de mariage. La mort en avait décidé autrement et s’était invitée aux noces. Pendant ces funérailles dignes d’un homme d’état, les alliances ont été bénies et remises à sa femme, un fort symbole de la victoire de l’amour sur la mort, à qui se faisant, on a enlevé le dernier mot. Puis dans le respect des traditions, le père, même si gravement malade et sur les rives d’autre chose, a peiné mais tenait à se lever, à traverser lentement l’allée qui distingue un clan de l’autre, pour les réunir, et pour aller accueillir sa bru dans la famille, un geste que Guy aurait approuvé fièrement. Le craquement sec des toux de sanglots refoulés et des cravates en noeud sur des gorges nouées a retenti dans la grande église, nous saluèrent cet intense moment d’une bonne rasade de larmes.
Le petit, dont les cheveux repousseront lentement, jouait au premier rang, avec l’écrin tenant l’alliance de son papa, sans sembler réaliser, à travers toute cette tristesse et tous ces gens, que quelque chose d’irréversible s’était produit dans sa vie. Et pendant tout ce temps, le bébé encore neuf et tout rose de santé, (il y a toujours un bébé dans ces cérémonies) dormait à poings fermés, couché dans son banc déposé dans l’allée près de son papa. Avec lui, la vie s’était endormie pendant cette heure et demi qu’a durée la cérémonie.
Tout de blanc vêtue, la veuve était magnifiquement triste. Comme j’aurais aimé trouver les mots pour lui dire, que tout irait mieux, un jour. Pouvoir lui dire, que ça ne fait jamais moins mal, mais qu’avec le temps, on n’y pense moins souvent, en puisant dans mon expérience personnelle de deuil et de chute. Mais malgré tout mon vécu, je n’ai aucune référence, pour une fois….seulement une immense et intense empathie. Je ne peux m’imaginer me trouver dans une chute telle que celle-là, dieu et la vie m’en garde.
Comment réagit-on en perdant son conjoint, sa conjointe, son amour, son complice, son amie, son amant, sa maîtresse… cette personne qui représente autant de choses, qui joue tant de rôles pour nous dans les scènes de notre vie? Comment continuer et retrouver le feu de vivre, quand la vie reprend ses droits et alimente la brûlure par le vide, les cendres par le silence, le froid par l’absence ?
Chanceuse, je sentais la chaleur de mon si grand amour, tout près de moi, alors que spectatrice, je voyais la scène surréaliste se jouer, devant cet autel d’une vie trop courte, devant ce tabernacle refermé trop tôt, avec en vignette, sur la gauche, une photo de Guy, comme il l’a toujours été; souriant bien large, coquin et tellement complice avec la vie.
Ce décor détonnait et le scénario faible semblait invraisemblable. Malgré les magnifiques chants du choeur, dont Guy a souvent lui-même fait partie en chanteur qu’il était, malgré les violons et les violoncelles giflant les hauteurs de cette église de leurs notes déchirantes, quelque chose sonnait faux. Outre ce Monsieur Blackberry, qui tenait son prolongement de lui-même à batterie au lithium devant lui, déposé comme une offrande suprême sur le prie-dieu et qui regardait le tout d’un air supérieur. Outre sa commune compagne, aux cheveux frisés maison, restée stigmatisée dans l’ère Olivia Newton-John, avec son bandeau et ses boucles jaunies aux pointes cassées, parée de pluss de dorures que l’église elle-même, outre ces habituels désagréables personnages, (il y en a toujours dans ces cérémonies) assis à mes cotés, quelque chose agressait l’habituelle linéarité d’une telle cérémonie.
Il n’avait que 45 ans, deux de plus que moi…
Une fois le corps dans son magnifique écrin reparti dans la longue voiture noire, une fois le bébé réveillé et la vie qui doucement s’éveillait au même rythme sur le parvis de l’église, je m’aperçus que les étreintes aux amies duraient plus longtemps. Dans les bras, au moment des au revoir, nous restions, l’une contre l’autre, quelques secondes de plus, comme pour se dire, sans oser les mots; je tiens à toi, fais attention à toi, prends soin de ta santé, reste… ne t’en va pas toi aussi.
Puis nous avons repris la route vers nos vies respectives, mon si grand amour et moi comme les autres, plus souvent qu’autrement dans le silence, un silence d’or, scintillant comme un diamant, puisque nous le partagions, puisque nous étions ensemble. Les kilomètres défilaient lentement, sous les roues de la voiture, et je les voulais lents… Tout ceci est si fragile, et peut se casser comme une feuille à l’automne, s’envoler comme une poussière au vent. Je lui tenais la main, consciente, plus que jamais, de l’énorme chance que j’avais de la sentir là, dans la mienne, alors que Jo, elle, n’aurait plus ce simple et si doux plaisir de tenir Guy. Je sentais ses yeux tendres se poser sur moi et les miens s’embuaient… j’étais troublée de sentir notre amour de manière si concrète et si dense. Comme s’il s’était matérialisé quelque part entre Québec et Montréal, ici maintenant, en cette veille du mariage qui n’aura pas eu lieu, pour me montrer que même s’il ne se voit pas, qu’il n’a pas de voix, pas d’odeur ou de goût et qu’on ne peut le toucher, l’amour existe encore, en tout et partout, bien au delà de la mort. C’est ça que j’aurai voulu lui dire à Johanne, qui plutôt que d’être une nouvelle mariée débute sa vie de veuve. Je prie qu’elle trouve la force, le courage, ou le je ne sais quoi pour continuer la vie de manière triomphale, comme Guy l’aurait souhaité pour elle.